Réverbère
Lucille Leger, Jacques-Marie Ligot
27 septembre — 1 novembre 2025

Crédits photos : Marjolaine Turpin

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papier,papier calque et papier miroir, lentille de
lunettes, aluminium, «Réverbère» 2025
Crédits photos : Marjolaine Turpin

papier,papier calque et papier miroir, lentille de
lunettes, aluminium, «Réverbère», 2025
Crédits photos : Marjolaine Turpin

Crédits photos : Marjolaine Turpin

soleil, led, plaque tournante, câbles électriques, «Réverbère», 2025
Crédits photos : Marjolaine Turpin

Crédits photos : Marjolaine Turpin

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Clermont-Ferrand, savon glycérine, tissu, leds, osier,
câbles électriques, capteur sonore, «Réverbère», Clermont-Ferrand, France, 2025
Crédits photos : Marjolaine Turpin

Crédits photos : Lucille Leger

Crédits photos : Marjolaine Turpin

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Crédits photos : Marjolaine Turpin

Clermont-Ferrand, savon glycérine, tissu, leds, osier,
câbles électriques, capteur sonore, 2025 «Réverbère»
Crédits photos : Lucille Leger

« Des lumières contre les coins de rue sombres, contre les haies, dans les clubs obscurs, contre l’accumulation dans les ruelles. La saleté s’accumule là où personne ne regarde. Et, ouverte à la lumière, la société trouve ces zones répugnantes […] Le contrôle doit donc tout exposer à sa lumière certifiante1 ».
Comme les infrastructures d’éclairage, les fantômes participent aussi à un cycle d’effacement, de réapparition et de transmission. Avery H. Gordon propose qu’ils enregistrent et incitent.2 J’ajouterais qu’ils réfléchissent aussi : leurs farces et tours espiègles sont des reflets des remous de la société, des fissures desquelles nous détournons le regard – pour ensuite les affronter à nouveau, boucler la boucle ; comme pris·es dans un cycle infini d’amnésie historique. Cette impulsion évoque les mouvements d’un phare : structure spectrale qui disparaît dans la nuit, jusqu’à ce que sa lame de lumière balaye l’obscurité, en boucle aussi, non seulement pour guider, mais aussi pour inscrire la présence humaine dans des territoires autrement hostiles.
C’est à partir de cette figure – à la fois lumineuse, guide et complice – que Lucille Leger et Jacques-Marie Ligot développent leur recherche. Le phare devient un point de convergence, un carrefour de réflexions sur l’usage et les usager·es, sur l’éveil et le sommeil, sur la nuit et le jour, sur le regard et la surveillance, sur les présences et les fantômes. Ces derniers ne doivent donc pas être compris ici comme une entité surnaturelle ou une nuisance, mais comme une métaphore de tout ce qui persiste dans l’invisible, devenant un prisme à travers lequel comprendre comment nos espaces sont traversés par les absences, les histoires effacées et l’affect.
Ici, les lumières néon vacillent, révélant des réseaux de câbles et objets dans les murs. Des disques tournent au rythme de l’humidité. Les horloges tournoient, coincées dans une pirouette perpétuelle. Des capteurs enregistrent des données – les passant·es dans la rue, les variations d’hygrométrie dans l’espace, les sons de l’extérieur – et les traduisent en une partition spectrale. Ce qui relevait d’une logique de surveillance devient ici une autre forme de regard : non pas celui qui contrôle, mais celui qui dévoile.
Lucille et Jacques-Marie nous incitent à voir autrement. Pourtant, les apparitions qu’iels convoquent doivent être moins perçues comme des hantises que comme un rappel à la réalité concrète. Beatriz Colomina écrit que l’architecture moderniste – une qui est intrinsèquement masculine – n’est pas simplement une plateforme accueillant des sujets, mais plutôt un mécanisme de regard produisant ces sujets, encadrant les occupant·es à travers le placement des fenêtres et l’usage du verre, permettant un certain voyeurisme. « L’étymologie du mot window [fenêtre] révèle qu’il combine wind [vent] et eye [œil] », rappelle-t-elle3.
À l’inverse d’une architecture qui spatialise les questions d’objectification, Lucille et Jacques-Marie ont imaginé un mur fendu, ouvrant la possibilité d’un regard fragmenté et aéré. Des lentilles se dispersent sur la cloison, éparpillant à leur tour les objets du regard, tandis que les systèmes de ventilation renforcent l’idée de circulation, s’éloignant d’une vision statique et virile de l’architecture et de l’environnement bâti. Les usager·es de l’espace ne sont plus piégé·es dans des machines à voir, mais deviennent des présences insaisissables et furtives.
Les matériaux eux-mêmes participent à cette fragilité: carton, encres invisibles, tissu. Ils évoquent à la fois la matérialité et l’aspect spéculatif d’une maquette : dans ses matériaux provisoires, et dans sa nature hypothétique. « Maquette (architecture) = corps qui va au-delà de lui-même », écrivais-je dans mes notes de jeune étudiante. L’installation peut être ainsi lue comme telle : une entité qui s’étend à une autre échelle et qui traduit une révision de l’espace. Et la précarité matérielle employée lui en fait un épiderme poreux, traversé par des histoires – les fissures deviennent des cicatrices, les rideaux deviennent des paupières, la moisissure devient une éruption cutanée. Les pansements sont remplacés par du papier calque qui maintient ensemble cette créature fragile. Ainsi, iels interrogent la fragilité des systèmes structurels, la fonction contraignante du monde construit, et proposent une réflexion renversé de ce dernier, une, élaborée à partir des corps.
Lucille et Jacques-Marie nous incitent à voir autrement, et à regarder ailleurs. Dans la cave, un autre spectre veille : un réverbère à deux ampoules, lové dans une membrane. Ses deux lumières murmurent, traduisant les bruits de la rue en une lueur changeante, avant de s’émanciper du contexte urbain auquel elles étaient destinées, dans un geste apparent d’insoumission. Elles se chuchotent entre elles, comme partageant une conversation secrète, n’étant plus à notre service tout en produisant un langage lumineux propre. Derrière cette scène intime se profile une mémoire politique : celle de l’éclairage public, de la mécanisation des nuits urbaines, de la naissance d’une société de surveillance. Ce réverbère, anciennement installé dans les rues de Clermont-Ferrand, devient un personnage, rappel d’un passé nocturne.
De cette manière, les dispositifs que Lucille et Jacques-Marie convoquent font plus que persister – ils agissent, par leurs tours espiègles, comme des miroirs, reflétant les failles, désirs et silences des espaces qu’ils habitent. Ici, les bêtises des fantômes peuvent être comprises comme l’archive d’écueils– deuil, désir, frustration – qui peuvent devenir des formes de savoir à accueillir, à assimiler. Pour cela, il faudrait ainsi les écouter, laissant leurs histoires se déployer. Le mot Réverbère – titre de l’exposition et objet dissident – porte, dans ses racines, cette logique de réflexion et de résonance : frapper de nouveau, répéter, réfléchir, briller, renvoyer, réémettre, faire écho. L’exposition devient ainsi un instrument de réverbération, restituant des résidus de présence et de flux dans l’espace. En prêtant attention à ces échos Lucille et Jacques-Marie apprennent des fantômes, laissant leurs farces guider le regard, fragmenter la perception et transformer à la fois l’environnement matériel et notre manière de l’habiter.
1- Contemporary Art Writing Daily, Anti-Ligature Rooms, Cabinet, London, 2020, p. 7
2- Avery H Gordon, Matières spectrales, éditions b42, 2024.
3- Beatriz Colomina, « The Split Wall: Domestic Voyeurism », dans Sexuality and Space, ed. Colomina, Princeton Architectural Press, 1992, p. 121.
Les artistes tiennent à remercier tout particulièrement Katia, Manue, Néolie, Iris, Arthur, Claire, Konstantinos et l’association Champ Libre mais aussi pour leur soutien et leur écoute à Fanny, Garance, Marie, Thelma et la boutique Électronique Générale de Qualité à Clermont-Ferrand.