Crazy Boots

Sophie T. Lvoff

7 mars — 18 avril 2026

vernissage samedi 07 mars 2026 ; 18h-21h

Crazy Boots contemple le temps perdu, le sentiment de productivité, la lecture et le liquide. Depuis deux ans et onze mois, Sophie T. Lvoff développe ce projet en parallèle de la naissance du premier enfant. Cette exposition interroge les façons de montrer : ce que l’on aperçoit et ce qui reste caché.

«Utilisez votre imagination ». Imprimée en haut du BlueBook1– le petit cahier d’examen, aux pages agrafées et à la couverture bleue, utilisé depuis longtemps lors desexamens écrits aux États-Unis – cette phrase avait pour but d’encourager la pensée critique. Introduit au début duXXe siècle, ce carnet a disparu avec le passage au numérique, avant de faire son retour pour lutter contre la tricherie assistée par l’IA. Pourtant, cette phrase semble ne pas avoir sa place dans un examen destiné à tester les connaissances et non l’inventivité. Des années après avoir rempli ces pages, les mains crispées à force d’écrire un essai sur le symbolisme des raisins dans le Bacchus du Caravage pendant un cours d’histoire de l’art en Floride/New York2, « Utilisez votre imagination » semble moins être une source d’inspiration qu’une permission de raconter n’importe quoi : un slogan qui a discrètement appris à des générations entières à admirer les démonstrations élaborées de néant.

Démonstrations, transmissions, ruses, secrets, symboles : tels sont les thèmes que nous avons abordés avec Sophie T. Lvoff alors qu’elle préparait son exposition Crazy Boots. Ce travail est né de la lecture de quarante-sept livres pendant sa grossesse et son post-partum, ainsi que d’une réflexion sur la contenance : le corps en gestation, un livre et son contenu, une bouteille remplie de liquide. Un jeu sur le monochrome3 et une installation-situation4 mélangent ces thèmes dans un cocktail ambigu, servi dans des bouteilles-livres bleues5. Et si Sophie est photographe de formation – bien qu’aujourd’hui son travail s’exprime également à travers le langage, les objets et les espaces –, sa pratique de la photographie doit être comprise au sens large : comme un geste visant à cadrer une non-réalité dans la réalité, à exposer et à déstabiliser le banal, que ce soit sur une surface picturale ou dans l’espace6.

L’ombre d’un doute se profile depuis la rue, alors que la vitrine d’In extenso est recouverte d’un autocollant sur lequel figure une grappe de raisin agrandie, incitant les passant·es à s’interroger sur la nature du local : cave à vins ? supermarché ? Quelques pas plus loin, on aperçoit un bar-bibliothèque (ou une bibliothèque-bar ?), derrière lequel l’artiste sert des calimochos (avec du Pepsi7, pas du Coca) et des spritzers au vin blanc8 le soir du vernissage. Une version dézoomée de l’image de la vitrine grimpe le long du mur. Bien que les raisins soient le fruit du hasard – ils sont le sujet d’une des photographies les plus récentes de l’artiste, sa préférée, prise en Bretagne en 2025 –, leur symbolisme est bien plus profond. Du pouvoir à l’abondance, en passant par la fertilité, l’hospitalité et la gourmandise, les raisins – et leurs vignes – représentent également la connaissance, bouclant ainsi la boucle.

Cette boucle ne se ressent pas seulement dans les motifsrépétitifs – appelons-les les habitué·es – mais aussi danscertains gestes, tics inhérents à la pratique de l’artiste –appelons-la bartender. Des tics, mais aussi des tricks (n’oubliez pas le tips !). Placée dans un grand verre à vin – un format typiquement étatsunien, qui rappelle également une déco de bars –, une carte de visite énigmatique s’offre en guise d’anti-sèche, accompagnée d’un numéro de téléphone, à l’instar d’une œuvre qu’elle avait présentée lors de notre première collaboration en 20199, dans laquelle une carte de visite en bronze émergeait d’un mur avec seulement un nom et un numéro de téléphone, incitant les visiteur·ses à composer le numéro. Le trompe-l’œil fruitier fait également son retour, rendant le texte qu’elle a écrit pour Fruits & Légumes également applicable ici : « il y a au moins deux autres secrets [ici] un privé, un public10 ».

Quant au titre Crazy Boots, il fait référence à un surnom donné à l’artiste à son insu – avant qu’elle ne l’apprenne par la vigne11 –, prolongeant ainsi la réflexion sur ce qui est présenté (dit) et ce qui est caché (secret). Les paroles du générique de Cheers12 résonnent alors d’une manière légèrement différente.

Sometimes you wanna go
Where everybody knows your name
And they’re always glad you came
You wanna be where you can see (ah-ah)
Our troubles are all the same (ah-ah)
You wanna be where everybody knows your name13
Crazy Boots est le nom parfait pour ce bar.

Katia Porro
Traduit de l’anglais avec Emma Boulebbina et Amélie Terrade

1 – Les Blue Books mesurent 220 mm × 180 mm ou 280 mm × 220 mm, et sont composés de quatre à douze feuilles lignées, agrafées sur la tranche.
2 – Sophie T. Lvoff est originaire de New York, où elle a fait ses études. Katia est originaire de la Floride, où elle a commencé ses études.
3 – Des peintures de Malevitch aux environnements de Louise Nevelson et aux sculptures d’Anne Truitt.
4 – Pour reprendre le terme utilisé par le regretté artiste belge Guillaume Bijl (1946-2025).
5 – L’artiste a produit, avec l’aide de Romain Kloeckner, 47 livres-bouteilles en céramique.
6 – Depuis 2008, Sophie T. Lvoff a la mention « photographie plus » sur sa carte de visite.
7 – Enfant, l’artiste était convaincue que le Pepsi était la boisson des dieux. Son grand-père était vendeur de Pepsi.
8 – Pinot grigio, une demi-canette de La Croix (eau gazeuse aromatisée populaire aux États-Unis), beaucoup de glace et du citron : la recette de Stephen Collier.
9 – Dans l’exposition L’Almanach des aléas à la Fondation d’entreprise Pernod Ricard, Sophie T. Lvoff présente l’œuvre The Davidoff’s, coproduite avec Elia David. Le numéro de téléphone : 01 40 56 02 01.
10 – Sophie T. Lvoff en collaboration avec Elia David, Fruits & Légumes, Medium Argent, Rouen, 2019.
11 – En anglais l’expression « heard through the grapevine » littéralement « entendu à travers la vigne » se traduit par « entendu dire ».
12 – Cheers était une sitcom américaine populaire diffusée de 1982 à 1993, qui se déroulait dans un bar de Boston.
13 – Parfois, tu veux aller là où / Tout le monde connaît tonnom / Et où tout le monde est toujours content de te voir / Tu veux être là où tu peux voir (ah-ah) / Que nos problèmes sont tous les mêmes (ah-ah) / Tu veux être là où tout le monde connaît ton nom

Mentions spéciales :
Mimi’s in the Marigny, New Orleans
Mac’s Club Deuce, Miami
Harry’s Banana Farm, Lake Worth
Goldie’s, Greenpoint
Le Condor C, Paris
Singordie, Marseille
Les Maraîchers, Marseille
Le Bar du peuple, Marseille
L’Ours, Clermont-Ferrand
Le Fil du Temps, Uzerche

Remerciements :
Emma Boulebbina, Manue Bureau, Adam David, Elia David, Francesca, Clément Faydit, Romain Kloeckner, La Calade, Mariette, Gabriel Seidenbinder, Amélie Terrade, Rozenn Voyer
Sophie T. Lvoff (née 1986, New York) est une artiste, photographe et écrivaine basée en Corrèze. Elle est titulaire d’un BFA de la Tisch School of the Arts de l’Université de New York (2008) et d’un MFA de Tulane University (2013). Elle a suivi des études curatoriales à l’École du Magasin à Grenoble (2014-2015) ainsi que le post-diplôme à l’ENSBA Lyon (2017-2019). Elle a exposé à en France et à l’international, notamment à La Biennale de Lyon, Prospect New Orleans, à l’Aperture Foundation et au Musée de l’Elysée. Son travail a été publié dans The New York Times, Artforum, BOMB Magazine, The Los Angeles Review of Books et La belle revue. Elle a assuré le commissariat d’expositions dans des espaces autogérés par des artistes à New York, La Nouvelle-Orléans, Lyon et Marseille. Lvoff a enseigné à NYU, à Louisiana State University, au Pratt Institute, à l’École Supérieure de Design de Saint-Étienne et à l’École Supérieure des Beaux-Arts de Nîmes. Son récent livre de textes intitulé I’m Back Baby! a été publié par crymimicry en 2025.