Now I know, I will never see you again

Ana Jikia, Gaia Vincensini

5 septembre — 31 octobre 2026

« J’avais trouvé un véritable îlot de complicité… J’avais l’impression qu’après tant d’années passées à être artiste, j’avais découvert ce que signifiait vraiment pratiquer quelque chose ». C’est ce qu’écrivait l’artiste Josef Strau dans son texte « My BC Years », consacré à ses années de vie commune à Berlin avec des membres du collectif d’artistes new-yorkais Bernadette Corporation, dans les années 2000. Ce texte a servi de point de départ à la conversation que j’entretiens avec Ana Jikia et Gaia Vincensini, depuis qu’elles sont venues me voir en octobre 2024 avec un projet qu’elles souhaitaient développer après avoir vécu ensemble pendant un an dans une maison partagée qui réunissait des espaces de vie, de travail et d’exposition à Bâle. La maison a depuis été démolie, devenant ainsi une métaphore des conditions souvent fragiles et précaires dans lesquelles évoluent les travailleur·ses de l’art, mais aussi de la raison pour laquelle les liens qui perdurent sont si précieux.

Interior Motives, l’astrologie, Margiela, les Polly Pockets, le Nikon Coolpix, les indicateurs de récession, le bruit de la connexion Internet par modem, Tumblr, le true crime, les ruptures amicales, les nepo babies, Betty Hammerschlag, Borjomi, Björk, Jennifer Lopez, Jung… Ce sont quelques-uns des sujets qui se sont invités dans les conversations que j’ai eues avec les artistes pendant leurs deux mois de résidence au Chalet Lecoq – un autre espace où se mêlent vie et travail. Cette accumulation de références venues de différents domaines témoigne de la multiplicité qui compose le tissu de la vie en commun et, plus largement, d’une pratique artistique envisagée comme une écologie de relations : entre personnes, objets, affects et économies.

Ici, le terme « économie » est à entendre dans un sens plus large que celui qui lui est généralement attribué aujourd’hui : s’il désigne désormais le système de production, d’échange et de valeur financière, son étymologie renvoie ailleurs, au grec oikos, le foyer, et nomos, sa gestion. L’économie peut donc également décrire l’organisation d’une vie commune – la répartition des ressources, des responsabilités, des affects et du pouvoir, ainsi que les structures juridiques et financières qui la façonnent. Ces différentes formes d’économie ne sont jamais tout à fait stables ; elles font l’objet de négociations, de réaménagements et de reconfigurations permanents. C’est ce processus continu de négociation, avec toutes ses incohérences, ses ajustements et ses possibilités, qu’Ana et Gaia semblent mettre en scène ici.

Une série d’objets domestiques, collectés de manière à la fois chaotique et minutieuse aux Mains Ouvertes, sont moulés, transformés et effacés par une couche de papier mâché. Leurs formes originelles persistent, mais ces interventions les font basculer dans un autre univers. À l’image d’un rêve qui résiste au souvenir, les formes produites par Ana et Gaia sont des traces instables et estompées qui témoignent de ces incohérences tout en les accueillant. Disposée en piles, l’installation Invisible Pink Goo réalisée à quatre mains évoque le moment d’un déménagement : un moment d’incertitude, de nostalgie et d’affects ambigus, intensifiés par l’omniprésence du blanc et par une nappe sonore (Ana Jikia, Eternal Whisper of an Object) faite de moments fluctuants, mais banals.

L’exposition est intrinsèquement sentimentale, car elle puise dans l’expérience personnelle partagée par Ana et Gaia. Mais le sentiment n’exclut pas ici les formes moins visibles de violence qui structurent la vie de la plupart des travailleur·ses de l’art, notamment en matière de logement, de travail et de précarité économique. Le « maché » de la technique utilisée fait ici écho à cette réalité : quelque chose qui est rongé, retravaillé, adouci et reconstitué. Le mot lui-même semble faire écho à la manière dont ces conditions – et les affects qui y sont liés – peuvent lentement nous ronger, nous façonnant au fil du temps. Les découpages d’Ana (Breathers) poursuivent ce mouvement de fragmentation et de réassemblage, tout comme ses dessins, avec leur mélange d’humour et de mélancolie : « what’s the mood? Desolate my friend » [Quelle est l’ambiance ? Désolante, mon ami·e] .

Cette reconstitution des formes et des souvenirs se retrouve également dans les maquettes murales de Gaia (Bläsiring 1&2). Réalisées en plâtre, carton, papier, et agrémentées d’objets moulés, de jouets, de clés, de publicités des années 1960 pour des hôtels et des thermes, ainsi que de mots croisés, elles peuvent être interprétées comme les manifestations physiques des espaces que nous parcourons dans nos rêves, où différents lieux se confondent. La fragilité de ces pièces semble ainsi ramener aux réalités économiques qui les sous-tendent.

L’exposition présente une proximité physique avec l’oeuvre de Laura Lamiel intitulée Forclose – un titre qui renvoie non seulement à la saisie d’un logement (foreclosure en anglais), mais aussi à la notion lacanienne de forclusion – dans lequel des objets blancs – vêtements, enveloppes, papier – sont disposés sur une table, sous laquelle un miroir révèle ce qu’ils dissimulent : un paysage intime de dessins, de gribouillages et de fils. Malgré l’absence de miroir, la descente au sous-sol nous donne néanmoins accès au paysage intime d’Ana et de Gaia. Une vidéo en 3D s’aventure dans une maison, au sein de laquelle une accumulation d’objets – provenant à la fois de l’exposition et d’une carte mentale infinie partagée entre les artistes – s’entasse autour d’elles deux. Entre mémoire, rêve et fiction, la vidéo semble refléter une prise de conscience soudaine suite à la démolition de la maison qu’elles ont autrefois habitée, comme pour dire : « Now I know, I will never see you again » [Maintenant, je sais que je ne te reverrai plus jamais]. 

Katia Porro

En préparation de l’exposition, les artistes bénéficient d’une résidence de production au Chalet Lecoq, dispositif de la Ville de Clermont-Ferrand.

Exposition en résonance avec la 17e Biennale de Lyon – Art contemporain.




Ana Jikia (née en 1990 à Tbilissi) est une artiste audiovisuelle originaire de Tbilissi, en Géorgie, qui vit actuellement à Bâle. Sa pratique englobe le dessin, l’installation sur papier, le son, la musique et le texte, et explore les états d’identité dissoute et d’entre-deux — entre l’existence et la disparition, la certitude et l’effondrement. Façonnée par des expériences de pauvreté, de guerre et d’exclusion systémique, ainsi que par la perspicacité, la résilience et la singularité qui émergent dans les moments d’épreuve, son travail aborde les conditions de manque à la fois comme des réalités externes et des états internes qui influencent et élèvent la perception et les modes de création. Jikia travaille souvent avec des ébauches, des fragments et des traces, privilégiant l’inachèvement et l’erreur comme des positions esthétiques et conceptuelles significatives. À travers la collecte, le tri, le collage et la réduction, elle développe des structures ouvertes qui résistent à la clôture et fonctionnent comme partie intégrante d’un système artistique en constante évolution et auto-révisant.


Le travail de Gaia Vincensini (née en 1992 à Genève) explore les systèmes de valeur, de protection, de circulation et d’opacité à travers la gravure et la sculpture, en recourant à des techniques artisanales traditionnelles. Son œuvre propose une réflexion sur la manière dont la stabilité est mise en scène et préservée, et sur la façon dont la valeur se construit à travers des mécanismes symboliques et matériels.